Le bord des deux rives Convertir en PDF Version imprimable

 
Il marchait sur le bord de la rivière
du pas tranquille de celui qui rêve
et observe ses pensées
glisser sur la surface de l’eau.




 
Sur le miroir limpide se  reflètent les nuages blancs typiques de ces après-midi de fin d’été.

 

Musique pour le bord des deux rives par Kemiso

 

Une brise légère joue dans les feuillages des grands arbres qui commencent à choisir leurs robes automnales. Il s’arrête près d’une souche, vestige d’un gros arbre dont la position atteste de la fin sans aucun doute causée par l’érosion de la berge à cet endroit. Une sorte de petite crique entoure les racines ainsi exhibées. Dans le calme de ce repli, de petits poissons jouent entre les racines passant de l’ombre à la lumière. Le soleil est encore assez haut pour éclairer le fond. Assis à même l’herbe, il pense à son enfance et sa fascination pour les rivières. Il retrouve cette même attirance à cet instant présent.

Il laisse son regard glisser sur la surface, le laisse partir avec le courant, le ramène un peu plus haut comme s’il suivait le petit flotteur d’une canne à pêche imaginaire. Il va encore plus loin du regard jusqu’à l’autre rive.

Assise sur le bord, juste en face de lui, il discerne une silhouette qui apparemment se trouve dans le même état que lui. Mais la distance est trop grande pour réellement percevoir les détails. Néanmoins, malgré le soleil qui l’oblige à cligner légèrement des yeux, il distingue de grands cheveux, châtains peut-être ? …se dit-il en lui-même. Sans réellement réfléchir il se relève alors qu’au même instant comme s’ils s’étaient concertés, elle se lève d’un même mouvement. Il ne sait pas si elle le voit mais une sensation diffuse lui fait penser que oui.

Elle prend la même direction que lui. Il s’étonne soudain de ne pas l’avoir remarquée auparavant, cela fait bien plus d’une heure qu’il marche sur cette rive. Mais peu importe, il a l’impression qu’elle lui montre quelque chose… oui, elle lui indique les nuages dans le ciel. Il est vrai que la forme de ce gros nuage lui fait penser à une silhouette de cheval ailé… Il s’est arrêté pour le voir évoluer, changer de position, sauter par-dessus le petit groupe qui n’allait pas assez vite pour lui. Un coup d’œil sur la silhouette, elle s’est arrêtée elle aussi. Elle tourne son visage vers lui, il perçoit presque son regard comme si elle venait de traverser la distance qui les sépare.

Il ne sait comment lui dire, lui exprimer… il ressent une impression…

« - comment le trouve-tu ? ce cheval fougueux ? n’est-il pas magnifique ? »
Cette voix qui murmure, si doucement comme un chuchotement dans le creux de son oreille, tous ces mots, l’incite à tourner la tête pour s’assurer qu’il n’a personne à côté de lui. Mais il se rend bien compte que cette voix n’a rien de réel, elle est en lui, elle surgit par un canal qui lui est intérieur.

« - Il me donne envie de prendre ma liberté et de changer de vie ! » lui répond-il en murmurant du bout des lèvres.

«  - Je sais, oui je me doutais bien que tu cherchais une réponse sur ce bord de rive, tu paraissais spectateur de la vie du monde, comme étranger au tumulte du courant qui emporte  le cours de la vie… »

Ces mots caressent son esprit dans un mouvement d’une telle douceur qu’une émotion naît au creux de sa poitrine. Il a envie de se lancer dans les flots, traverser à la nage pour rejoindre cette voix. Comme elle reprend sa marche tout en regardant de son côté, il fait de même et se laisser emporter par un flot d’images, de pensées, de questions… son mental vient de se connecter et lui propose de trouver toutes les solutions à cette rencontre étonnante. Il ne sait pas s’il doit ou non laisser son mental prendre la place si évanescente de cette sensation si incroyable, si douce, si tendre. D’un geste de l’esprit il écarte le flot de pensées qui déferle et referme la porte en essayant de rester le plus tranquille possible. Il regarde sur la rive opposée… est-elle encore là ? Un instant il panique d’avoir laisser le trouble ouvrir la porte à tout ce questionnement, il ne la voit plus. Il s’arrête net, comme perdu, son cœur vient de s’arrêter puis d’accélérer à rompre sa poitrine. Il scrute le bord, le talus, les arbres… elle n’est plus là… il doit se rendre à l’évidence, ce n’était qu’un rêve.

Et soudain une forme réapparaît dans l’échancrure de deux buissons. Elle remonte avec un bouquet de fleurs qu’elle vient de ramasser et le tend vers lui.

« - pourquoi tant de craintes ? même si la rivière nous séparent, nos pas nous emmènent dans la même direction, tu ne peux pas me perdre, il faudrait que je perdre le sens de ma vie pour ne plus avancer avec toi… » lui murmure la voix.

Il perd ses repères, il se sent déconnecté, il se retrouve là sur un bord de rivière avec une femme sur l’autre rive qui lui parle comme une vieille amie alors qu’il ne la connaît pas.  

Tout en marchant, il prend plaisir à cette rencontre. Il l’écoute, lui répond, comme une sorte de monologue à deux. Son pas devient de plus en plus léger. Le temps perd de son importance. Comme ils avancent, il aperçoit le pont qui enjambe la rivière. Il va pouvoir aller à sa rencontre, lui parler, la remercier pour ces moments étonnants, lorsque sa voix lui murmure :

« - les ponts sont souvent comme un passage, changer de rive ne change que le point de vue, permet d’avoir un autre regard, mais en vérité la direction reste la même, on ne change pas le cours du destin… »

Un peu décontenancé, si impatient en lui-même de traverser le pont, il ne sait que répondre à cette phrase qui résonne comme une sentence.

Tout en approchant du pont, il se rend compte qu’il a légèrement accéléré le pas, inconsciemment. Il regarde de l’autre côté elle est toujours là mais elle vient de s’arrêter. Il s’engage sur le pont sans la quitter du regard. Au fur et à mesure qu’il avance, son pas ralentit, son cœur bat de plus en plus vite. Elle est debout dans sa robe fleurie de mille petites fleurs pastel, autour de son cou un ruban de couleur sur lequel il distingue une petite broche qui jette de petits éclats lumineux. Elle tient son bouquet de fleurs contre sa poitrine. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Elle lui sourit de ses grands yeux sombres. Ce sourire ! En un instant il a la sensation d’être amoureux, mais vraiment amoureux intensément, passionnément. Elle ne bouge plus, le regarde traverser le pont. Lorsqu’il arrive sur l’autre rive, elle lui fait un signe vers le ciel. Il lève la tête, deux nuages en forme de chevaux sont en train de courir côte à côté… leur course parallèle se rapproche de plus en plus, bousculés par les nuages qui se suivent autour d’eux, les deux formes se rapprochent, s’effleurent, s’éloignent pour se rapprocher encore. Les deux têtes s’écartent comme pour un ultime regard et se fondent en une seule forme. L’apparence générale lui rappelle celle d’un enfant joufflu comme ces angelots des sculptures du dix huitième.

Il tourne le visage vers elle. Mais devant lui, il ne reste qu’un bouquet de fleurs posé à même le sol. Un sentiment de perte immense, de manque incommensurable l’envahit …

« - non, non, je suis toujours là, c’est ta sensibilité qui m’a révélée à ton regard, en fait, il a bien longtemps que je marche à côté de toi, mais tu ne m’avais jamais vue auparavant. Tu m’aimes plus que tout au monde, mais tu ne le sais pas vraiment. Ramasses les fleurs, viens rentrons il se fait tard, mon ami… »

 

 





Les images et textes de ce site sont sous contrat Creative Commons :
Creative Commons License